samedi 11 juin 2011

Mythe et langage


L'article qui suit à été écrit le lendemain de la manifestation du 8 juin 2011, après avoir lu les différents compte-rendus journalistiques. Bien qu'habitué à lire de telles conneries, je me suis dit que, pour une fois, je pouvais bien partager ce qu'elles m'inspirent.


L'illusion journalistique

C'est toujours avec consternation que plusieurs personnes familières du milieu militant québécois regardent le traitement médiatique réservé aux événements du même genre que la manifestation qui a eu lieu mercredi soir en réponse au meurtre de deux citoyens par le SPVM. La construction des articles se fait généralement de la même manière : raisons -succinctes- de la manifestation, nombres de personnes présentes, recensement des «méfaits» et déroulement jusqu'à l'intervention «forcée» (comment pourrait-elle ne pas l'être ?) des «forces de l'ordre», terme échangeable avec «agents de la paix». Le tout, bien sûr, agrémenté de quelques témoignages allant du choquant, les méchants, au conformiste, les gentils : flics ou manifestants et manifestantes pacifistes. La terminologie utilisée pour décrire les participants et participantes et leurs actes est simple ; son efficacité d'autant plus éprouvée par sa répétition constante et prévisible : les «casseurs» font du «grabuge». Le procédé n'est pas nouveau, il s'agit de diviser la manifestation en deux groupes, celui légitime (vous devinerez lequel) et celui, marginalisé, qui profite du moment afin de se défouler. L'on enlève ainsi tout caractère rationnel à ces actes afin de renvoyer une image de brutalité et de violence gratuite des «casseurs», que l'on confine dans ce rôle en leur collant même l'adjectif «professionnels». L'on peut donc a posteriori justifier les arrestations «préventives» et le ciblage politique (que l'on ne qualifiera jamais comme tel) de groupes spécifiques. La mode, d'ailleurs, en est au Black bloc, «bien connu des milieux policiers». Jamais on ne dira plus de celui-ci que les actes de vandalisme commis par ses supposés membres, et à plus forte raison que la plupart du temps les journalistes ne le connaissent qu'à travers le prisme policier. Ses activités de «dé-arrestation» durant la manifestation, ses origines, sa philosophie, son fonctionnement, sa raison d'être ; tout est tu dans l'article qui, de toute façon, n'a pas la prétention d'être un article de fond. Là où le bât blesse c'est que le journaliste se dit objectif et considère traiter de la meilleure façon les événements. Voit-il ou voit-elle qu'en fait l'article en question, à part des ajouts ici et là, ne fait que reproduire le communiqué du SPVM et les informations (la plupart du temps erronées) de son porte-parole ? Peut-être un minimum de recherche pourrait corriger le tir en précisant que le black bloc n'est pas une organisation, mais plutôt une forme de regroupement le temps d'un événement précis ; il n'y a ni membership ni hiérarchie. Ce serait toutefois trop facile puisque rien ne peut remplacer la logique de la superstructure idéologique : toujours protéger le système, parfois au prix de quelques réformes et sacrifice – mais pas trop, si possible. Et si se dresse un épouvantail, pourquoi ne pas l'agiter ? Dans la peur, c'est bien connu, on accepte plus facilement l'autorité. Néanmoins, pour plusieurs encore et de plus en plus, la servilité s'arrête là où commence la lucidité.


Le mythe comme axiome


Le journalisme politique (au sens profond du terme : les relations entre les individus, entre eux et entre le pouvoir) se fonde essentiellement sur un langage axiomatique. Le ou la journaliste aborde l'événement comme on regarde une image fixe, toujours selon la même position. L'intermédiaire entre le déroulement des images et ce qu'il ou elle rapporte de ces images est le corps policier, qui est par ailleurs considéré dans l'article comme une source de crédibilité même dans ses pires moments. Les témoignages recueillis ici et là doivent toujours aller dans un même sens : celui de l'article, celui du mythe. Car tout ici est une question de mythe ; celui qui produit comme celui qui est produit. C'est une parole dépolitisée et, comme l'écrivait Barthes dans Mythologie : «la fonction du mythe, c'est d'évacuer le réel : il est, à la lettre, un écoulement incessant, une hémorragie, ou, si l'on préfère, une évaporation, bref une absence sensible». Ainsi, la violence policière -celle de l'État, avec son monopole- traverse un processus de banalisation, revient à être présentée comme allant de soi. Car, comme Barthes nous le rappelle, «le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d'en parler ; simplement, il les purifie, les innocente, les fonde en nature et en éternité, il leur donne une clarté qui n'est pas celle de l'explication, mais celle du constat... ». Le spectacle ne cache pas la violence de son État, il la mythifie.