jeudi 1 décembre 2011

«Créez, criez ou crevez»

Portée disparue

Par Michèle Lalonde


Ce texte écrit pour diffusion à haute voix a longtemps voyagé, sur ce continent et plus loin, à la rencontre d'auditoires captifs de grandes ou de petites villes. Il revient comme de droit aux très jeunes gens qui l'ont saisi au passage et reste dédié à quiconque l'entend.


I

Je vous fais mes adieux d'une page blanche. Je l'agite en guise de manifeste sur le quai du métro. Admirez une dernière fois ma signature, ma très rentable originalité. Je renonce aux sentiers battus par vos certitudes esthétiques. Je ne voyagerais plus dans vos académiques limousines. J'emprunte les transports publics. J'avancerai par voie souterraine vous perdrez promptement ma trace et négligerez de me suivre au cœur clandestin des foules.

II

Que la paix du savoir-dire soit avec vous. Je tire un blanc mouchoir et vous adresse mes salutations distinguées. C'en est fini pour moi de la littérature et des poésies majuscules raidies dans l'empois très chinois de vos doctes critiques. Vous ne m'aurez pas si tôt dans le formol de vos anthologies. J'entends échapper vive au discours économico-politique de vos manuels. Vous n,aurez pas financier profit à parler de moi. (Femme je ne vaux déjà pas grand-chose, ma parole n'équivaudra même plus à son léger poids d'argent quand elle s'inscrira une fois pour toutes en marge de vos rhétoriques principales).

III

Vous ne m'entendrez pas. Ma voix vous touchera tout au plus comme négligeable rumeur de populace. Votre indifférence me siéra comme un gant. J'entends m'aventurer dans la nuit sans honneur des poètes macadamiques. Je referai parfois surface au coin des rues. J'y publierai mes plus beaux vers avec accompagnement de musique populaire appropriée. Je me ferai saltimbanque, amuseur public, crieur forain. Je jouerai de l'orgue de barbarie s'il le faut. Vous pourrez racheter ma lyre incrustée de fleurs de style et de thèmes universels dans la boutique d'un regrattier.

IV

Sous les néons de l'Occupant, sous l'incandescent et gigantesque alphabet du Pouvoir, j'écrirai désormais comme quiconque : en lettres blanches sur un mur de brique. Je me soumets d'emblée à l'autorité critique de la pluie. Avec les années, elle effacera mes phrases. Le temps me biffera des mémoires. (Vous me récupérez alors, grattant d'un ongle délicat quelque exemplaire bribe de ma décadente écriture. Vous me récupérerez bel et bien, assidus à conserver ce qui n'a plus de sens et par là même a pris pour vous de la valeur. Vous me récupérerez donc.) Mais sur la brique ou le béton, vous ne saisirez jamais que les fragments de l'immense texte collectif dont vous ne saviez faire lecture et que mes récupérables graffitis n'avaient servis qu'à ponctuer.

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