vendredi 9 décembre 2011

Entre jour et nuit


Ce texte a été publié dans le journal Le Couac (édition décembre-janvier 2012) sous le titre «Entre diurne et nocturne».

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Je me suis levé ce matin à l'aube. J'aime bien voir le ciel montréalais prendre quelques couleurs. Ça compense un peu -mais seulement un peu- pour le génocide des étoiles. J'étais là, sur le petit balcon au troisième étage, à fumer une cigarette. C'est une indienne. Il paraît que c'est mal d'encourager la contrebande, mais ça me coûte beaucoup moins cher. Même s'il faut bien avouer que ce n'est pas très bon. En fait, j'ai l'impression de ne pas avoir ma dose de nicotine, d'aspirer pour rien. Peu importe: le rituel compte pour quelque chose. Plusieurs me disent que fumer va me tuer, que je dois arrêter tant qu'il en est encore temps. Ces personnes ne comprennent pas que c'est aussi un peu le but de la chose.

J'ai fini, j'écrase ce qui reste dans la conserve qui sert de cendrier puis je rentre dans le salon de mon ami où je «squat» quelques temps. C'est que je n'ai pas de logement, faute d'argent pour le loyer. C'est cher, Montréal. Beaucoup plus dispendieux que là d'où je viens : des vieilles montagnes râpées du Nord, comme disait l'autre. Alors je vivote d'ami en amie. Je suis venu à la métropole pour étudier. J'ai fait science po jusqu'à ce que je sois écœuré des discussions où après l'incontournable question de mon domaine d'étude, j'avais droit au sempiternel :«Ah, tu veux aller en politique !». Non, je ne veux pas aller en politique : j'aime les idées, pas les partis. J'ai donc quitté science po en sauvant les meubles, avec une mineure en poche et mes principes saufs. J'ai eu la chance inouïe de trouver un emploi que j'appréciais, dans le milieu associatif étudiant. Pas à Montréal, on dirait qu'il n'y a jamais rien ici. Non, plus loin, dans les Laurentides. J'y suis resté autant que j'ai pu, mais voilà : je me sentais inachevé. J'avais besoin de faire autre chose. Je suis retourné à l'université, en littérature cette fois. C'est beau, la littérature. C'est regarder au-delà des mots, explorer plusieurs sens. C'est un peu comme faire l'amour. Peut-être même mieux. Mais dans une société de patrons et de gestionnaires, les livres, ça fait tache. Il faut des chiffres, parce que c'est ça le vrai monde: celui des adultes, celui des affaires. Dans ce monde-là, on ne discourt pas sur l'essence de l'existence ou la beauté d'un corps nu au soir venu, on place l'individu dans de petites colonnes chiffrées. Bien étroites, comme des cellules. C'est un univers bien déprimant que celui où le flic est un agent de la paix, le militaire un héros, le citoyen un agent économique... le poète un polytoxicomane.


J'ai plusieurs identités : un étudiant sans le sou; un SDF pouilleux, mais sans poux; un amant par à-coups; un marginal par-dessus tout; un idéaliste, par bouts...Il y a pourtant une chose que je ne suis pas : un privilégié. C'est néanmoins ce qu'aimeraient me faire croire les barytons économiques, barons de la bassesse journalistique et autres trapézistes ministériels. Parce que je vais à l'université, pour l'instant du moins. D'aussi loin que je puisse remonter dans ma triste généalogie, c'est d'ailleurs moi qui suis le premier à me rendre aussi loin. Je me sens presque honoré. Presque. Et il paraît que cela me rendrait plus riche. Je ne sais pas si quelqu'un parmi vous a déjà tenté d'éviter de payer son loyer en entretenant son propriétaire de la valeur d'usage ou le perdre dans le champ sémantique de la gratuité ? Un petit huissier m'a susurré à l'oreille que ça ne fonctionne très bien. Alors on sort à notre tour des chiffres. Et on peut entendre des «oooh» et des «aaah» dans l'audience. Pas que ce soit très beau, des chiffres, même et surtout accompagnés de pompeuses phraséologies comptables ou économistes. Non, mais c'est pragmatique. Ce fut là la plus fantastique fraude des puissants : courber le réel, le soumettre tout entier au numérique et enfin, exclure les utopies comme telles de ce monde, devenu leur.


Mesdames et messieurs les somnambules, camarades funambules, ce combat ne se gagnera pas dans la cour du Roi -nu. Il ne sert à rien d'espérer infléchir les esprits par la droite ou la gauche. Tout cela n'est que procédés rythmiques.

Un autre monde est possible ? Un autre mot l'est aussi.

Si nous pouvions agir par désir, tout réclamer par plaisir et non plus par morne nécessité, serions-nous taxés d'idéalistes déconnectés de «la réalité» que ce serait déjà une victorieuse jouissance, et une jouissante victoire. Car nous aurons été subversifs comme seule la jeunesse peut l'être. Une jeunesse qui ne se compte pas en années, qui ne se compte pas du tout.


Je ne sais plus pourquoi je voulais vous écrire tout ceci. Pour que nous cessions d'être l'incarnation (post)moderne de Sisyphe ? Pour vous presser de changer de réalité, de quitter ce monde «adulte» sclérosé et d'essayer de vivre le peu de temps qui nous reste ? Un peu tout ça, mais au fond on s'en fout. Ce n'est certainement pas moi qui écrirai un nouveau Refus global. Quitter la route et marcher par la forêt ne ferait pas de nous des enfants perdus. Et quand bien même, entre égarement et évasion il n'y a qu'un pas.


Z'auriez pas une cigarette ?

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