lundi 5 décembre 2011

Nous n'oublierons jamais

Voici le texte d'introduction que j'ai lu au cabaret anarchiste du 2 décembre qui, je vous le rappelle, avait pour thème «G20...et après ?».
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Certains l'ont vécu, d'autres ont connu des personnes qui étaient là-bas : parfois des amis, des amants.

Certains ont partagé des nuits avec des rescapés des geôles de Toronto, les entendant murmurer dans leurs cauchemars. Certains ont remarqué des amis qui depuis leur retour regardent par-dessus leurs épaules en sortant d'un lieu, ou repèrent les sorties en y entrant.

Le regard autrefois suspicieux accordé à une voiture de police s'accompagnant désormais d'une vague peur se diffusant le long de la colonne vertébrale. Les muscles tendus à la vue des lumières rouges et bleues. La conversation brève et avare de détails. Les yeux absents, l'esprit ailleurs, la gorge sèche, le cœur glacé.

Certains l'ont vécu, d'autres ont dû l'apprendre; parfois d'amis, parfois d'amants.

Quand nous étions traités comme du bétail, promenés dans un labyrinthe de couloirs, attachés à nos sièges dans les autobus les menottes aux pieds et aux chevilles, liés les uns aux autres par des chaînes, insultés par les gardiens, les procureurs et les juges. Enlevés, séquestrés, battus, agressés, humiliés, jugés.

Quiconque collabore à un tel régime perd son identité humaine. L'uniforme est gage de servitude. Un regard vaguement désolé avec un sandwich au fromage passé entre le grillage n'est pas noble, ni plus pardonnable de leur complicité.

Tous et toutes, nous avons des histoires à raconter sur ce qui s'est passé là-bas en ces quelques jours.

Mais même les meilleurs histoires ne vous feront pas entendre ces cris horribles où s'entremêlaient rage, désespoir et peur comme nous les avons entendus, comme ils ont pénétrés en nous au fond de nos cages, comme ils ont résonné dans cet immense abattoir d'illusions. Même les meilleurs histoires ne vous feront pas ressentir cette puissante certitude de finir dans un sous-sol humide, une balle dans la nuque. Cette humiliation de devoir pisser dans votre cage en isolement, faute de toilette, après avoir vainement mendié considération auprès des geôliers. Cette culpabilité d'être pris d'angoisse à voir vos camarades partir l'un après l'autre pour qu'il ne reste que vous, seul, dans la cellule.

Nous n'oublierons jamais.

Même si on le voulait, on ne pourrait pas.

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