mardi 27 mars 2012

Et si...il y avait plus à vivre que la misère


«Être gouverné c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni titre ni la science, ni la vertu... Etre gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale !» Pierre-Jospeh Proudhon, Du principe d'autorité.

Je viens d’avoir 24 ans. Ça me fait peur. Je ne sais pas où elles sont passées, mes vingt-quatre années. La roue tourne et de plus en plus vite. Je me souviens, plus jeune (si jeune!), au secondaire, j’avais le même vertige concernant mon avenir. Qu’allais-je faire de ma vie ? Il y avait même un cours obligatoire pour nous diriger sur le marché (aux bestiaux) du travail, «Éducation choix de carrière» que ça s’appelait. Ce qui était bien avec ce cours, c’est qu’on avait pas besoin de réfléchir (le modèle scolaire idéal, il va sans dire) puisque l’on nous offrait un modèle hyper-scientifique pour déterminer notre orientation professionnelle : le test RIASEC. Vous vous souvenez ? Ce test détermine si vous avez une personnalité réaliste, investigatrice, artistique, sociale, entrepreneuse ou conventionnelle. Je trouvais ça absurde que l’on puisse attribuer une étiquette inamovible à la personnalité de jeunes personnes ayant seize ou dix-sept ans avant même leur entrée au cégep, mais on m’a toujours dit que j’étais marginal alors j’ai fermé ma gueule et j’ai passé le cours (c’est bien ça le but de l’école, non ?). Puis, j’ai commencé à affiner ma vision du monde, à aiguiser ma critique, et une pensée trottinait malicieusement dans mon esprit : et si ce n’était pas ça le but de l’école. Admettons que ça serve à autre chose que d’alimenter les entreprises de chair fraîche et de rendre les cerveaux disponibles à la consommation; disons que le savoir que l’Humanité a accumulé jusqu’ici n’est pas –ne devrait jamais devenir- une marchandise et qu’en prendre connaissance est un droit. Alors on fait quoi ? On fait comme pour tous nos autres droits : on se bat pour le conquérir.

Ces belles années du secondaire m’auront vraiment marqué au fer rouge. Il a fallu que je m’y prenne à deux fois avant de trouver un semblant de paix, la première école que je fréquentai étant un enfer sans nom. J’y étais un «rejet», un mot que je francise pour vos yeux chastes, mais dont la prononciation rimait plutôt avec «abject». Ce qui était pire que les surnoms, que les insultes, que la solitude, c’était l’ostracisation et le mépris. Heureusement, j’ai eu la chance de tomber au cégep -et plus tard à l’université- sur des ami.es irremplaçables et j’ai trouvé dans les associations étudiantes une manne de personnes dévouées, solidaires des autres, bourrées d’empathie, déterminées à changer le monde et bien souvent aussi marginales que moi. Oh! bien sûr il y eût des bas : quelques ruptures ici et là, ces petites choses qui font mal même si l’on est bien entouré; ces moments qui nous donnent l’impression d’être au centre d’une tragédie grecque. Et pourtant c’était si peu comparé à cette impression d’avoir tant vécu, d’avoir pu prendre part à des expériences aussi motivantes que la démocratie directe, la vraie, celle où on peut donner son avis autrement qu’avec une croix sur un bout de papier et où les gens réunis en assemblée modèlent les discussions et les propositions. Oui, je me sentais bien. Mais j’ai vite déchanté quand il a fallu défendre ce que nous avions tous et toutes ensembles décidé en assemblée; quand je me suis heurté au même mépris implacable que j’avais subi plus jeune; quand j’ai entendu les ministres libéraux et de sinistres chroniqueurs me balancer que si j’étais pauvre, c’est parce que je dépensais tout mon argent en bière, que je chialais le ventre plein, que mon opinion était irréfléchie ou simplement basée sur des impulsions égoïstes. Dire que l’on est une minorité toujours insatisfaite qu’il ne vaut pas la peine d’écouter, c’est aussi ça de l’ostracisation, madame la Ministre. C’est intimidant. On aurait pu considérer cela ironique venant de quelqu’un qui promet de mettre fin à l’intimidation dans les écoles si nous n’avions vu ses policiers charger, matraquer, gazer, tabasser, séquestrer et blesser parfois grièvement les étudiants et étudiantes dans la rue. Mais ça, à la longue, on s’y attend. Le pire, je crois, ce sont les «conseils» que nous prodiguent d’autres chroniqueurs, qui accessoirement se disent de gauche, comme si ça pouvait tout excuser, comme si on avait besoin de leurs satisfecits. Parce qu’il arrive aussi que ces chroniqueurs embarquent à leur tour sur la glace pour me dire que j’exige l’impossible, souvent sans même écouter ce que j’avais à dire.

Lorsque j’entends le gouvernement et certains éditorialistes me répéter ad nauseam que la hausse des frais de scolarité c’est pour mon bien, j’ai l’étrange impression d’être devant des médecins du moyen-âge s’apprettant à me faire une saignée.

Et il y a ces cas absurdes, modernes :

«Tu ne sentiras rien, dit untel, sortant du placard une seringue de 1625 millimètres de long.

- Allons, allons : si tu es pauvre on va te transfuser tout le sang que tu auras perdu», m’assure un autre.

On aura beau agiter une sucette devant mes yeux, j’entends très bien les cris horribles provenant des autres salles. Je vois des flaques rouges s’épandre sous les portes closes. Aujourd’hui, la jeunesse fait corps : s’attaquer à l’un c’est nous affronter tous.

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