lundi 25 juin 2012

Un exemple pour le ministre de la «sécurité publique»

S'il y a bien une chose que cette grève nous ait apprise, c'est la valeur que nous accordons à nos yeux. Aussi, chers lecteurs et chères lectrices, j'ai le plaisir de vous annoncer que j'ai désarmé le graphisme de mon blogue. Maintenant, essayons donc de faire la même chose avec les flics.

Vous n'aurez plus à craindre pour votre corps en visitant mes mots, mais vous comprendrez que je ne puisse garantir la sûreté de votre esprit, ayant moi-même perdu le mien il y a bien longtemps lorsque je suis tombé amoureux.

mardi 12 juin 2012

Le temps des oranges bleues

(Cet article est paru dans l'édition juillet-aout du journal Le Couac)

La grève est étudiante mais la lutte est populaire. Il est rare de voir un slogan se concrétiser autant que celui-ci. Alors que les chroniqueurs «de la classe moyenne», Pratte et consorts, s’étonnent et s’indignent de l’incivilité grandissante de leurs voisins et voisines, c’est un éveil nouveau –et par le fait même un peu maladroit– qui se produit dans la société québécoise. Bien habitué.es aux paradoxes (que l'on pense à l'oxymoron de la fameuse révolution tranquille), nous avons vu l’émergence d’une solidarité entre dépossédé.es du système marchand tandis que se manifestaient ce qu’il est désormais convenu de nommer les «paciflics», porteurs d’une abjecte collaboration avec la milice porcine policière pour plaire à une image publique fantasmée, sous la férule des conglomérats médiatiques ; nous avons vu ressortir les fleurdelisés épinglés d’un carré rouge dans un entrecroisement improbable d’une création de Duplessis et d’un combat mené à l’encontre de ses héritiers au pouvoir ; on nous a accusé d’intimidation alors que nos compagnons et compagnes dans les tranchées font face aux armes potentiellement létales maniées par des assassins sociopathes protégés par l’ensemble des rapaces, de gauche comme de droite, trônant au parlement, dans les salles de rédaction, dans les palais de justice, dans les conseils d’administration, jusqu’aux rectorats, tous et toutes au service de l’ordre social dominant. Alors qu’après plus de quatre mois de lutte les médias de masse font preuve d’une ignorance désolante des concepts de démocratie directe et d’organisation horizontale, dans une démonstration époustouflante de l’emprise de la hiérarchie dans l’ordre social, et persistent à marginaliser et stigmatiser les anticapitalistes et leur discours plutôt qu’à faire ce qu’on aurait cru être du journalisme élémentaire : informer sans biais, n’eût été de la misère intellectuelle des journaleux qui ne s’abreuvent qu’aux communiqués de la police et l’étroitesse de leur vision du monde qui n’accorde à la globalité des idées qu’une étiquette d’utopie, quand ce n’est de cesse de les déformer.

Le fossé idéologique qui nous sépare n’a jamais été plus évident que lors de la fin de semaine du Grand Prix de Formule 1 : un événement privé généreusement subventionné par les fonds publics organisé par un admirateur d’Hitler et de l’«efficacité» des dictatures, qui fait rouler l'industrie de la prostitution et le tourisme sexuel; un événement polluant et hautement sexiste qui dérange les résidant.es de Montréal et engorge toute la ville –la «prend en otage» bien plus que n’ont su le faire les manifestations. Un événement que connaissent bien les Bahreïnis, eux qui l’ont baptisé «la Formule du sang», loin de ce que le roi Hamad Ben Issa Al-Khalifa assure être «l'esprit communautaire de fête que la Formule 1 représente[1]», des paroles que l’on croirait provenir d’un ministre québécois. Là-bas, la clique d'organisateurs du show de boucane n'a pas sourcillé devant les morts, tués sous les balles des flics et de l’armée. Mais il faut dire que le Grand Prix de Bahreïn rapporte, et beaucoup. Pour Bernie et ses amis, l’argent vaut plus que le sang. Ce qui devrait nous inquiéter particulièrement, c’est que parmi les amis de Bernie se trouvent les dirigeants du Québec et du Canada. 

En se drapant dans les atours de la charité (fiscale), la charogne capitaliste voulait jouer la carte de la vertu en faisant parler leurs ventriloques des médias, mais c’était sans compter l’ébullition de la rue qui n’a pas laissé les crosseurs se cacher derrière les enfants malades de Ste-Justine. Bachand a bien essayé piteusement, mais c’est dur de justifier ainsi le délire cacophonique des chars bariolés et des pourritures qui vont avec, quand pendant toute la fin de semaine des flics béotiens érigeaient des blocus dans la métropole comme s’ils étaient à Gaza; fouillant et arrêtant arbitrairement les jeunes et les détenteurs de carrés rouges, à deux pas des bannières publicitaires de LG. À la télé un des flics (c’est dur de les distinguer des journalistes) disait faire du profilage «criminel» et non politique. Considérer qu’être jeune ou porter du rouge (et du noir) c’est être un criminel potentiel...est exactement ce qu’on appelle du profilage politique. Mais on ne demande pas aux flics d’être intelligents, on attend d’eux qu’ils vargent. Et ils font de la bonne job.
 J’en discutais avec Steve l’autre jour en buvant un café au Touski. «Que les bouffons s'étouffent dans leur champagne, et on donnera les corps des flics aux hôpitaux pour les transferts d'organes. Nous aussi on sait faire des activités caritatives», m’a-t-il balancé avec hargne et courage (parce qu’il en faut ces temps-ci pour afficher publiquement son opinion à Montréal). 

Steve est comme ça. Quand il s’est fait dire que s’il n’était pas content il aurait dû se lever...pour aller voter, il a répondu : «je trouve toujours ironique quand on me dit que l'abstention c'est l'inertie, alors qu'aller voter c'est volontairement se taire sauf une journée aux cinq ans. Et encore ! Cette parole unique se résume à...une croix. Qu'on ne s'étonne pas après qu'on donne le jour à une génération muette et analphabète.»
Néanmoins, dans les polyvalentes, les jeunes s’organisent, s’informent et débattent de ce qui les touche, peu importe ce qu’en pensent les chroniqueurs patentés de La Presse et de Québécor.  Il ne peut être que revigorant et rassurant de voir la jeunesse adolescente se rebeller ainsi à l’encontre de ses garde-chiourme, petit clique toute-puissante qui entretient la ténacité de réflexes cléricaux hérités de leurs fonctions. Il est inquiétant de constater que l’on semble confondre chez les administrations scolaires la production industrielle de cerveaux disciplinés et l’éducation. La volonté de s’instruire s’est dissoute dans l’imposition de cadences de travail, des impératifs de production, de la division mécanique du travail. C’est de l’usinage que l’on pratique dans nos écoles ; le parcours scolaire au secondaire ressemble plus à un plan quinquennal stalinien qu’à une démarche de découverte des savoirs, d’apprentissage libre et volontaire des connaissances humaines. La lutte pour l’éducation va au-delà de la gratuité scolaire.

Quand on sera en prison, ce sera à cette jeunesse dépoussiérée de continuer nos luttes. Pis ce jour-là, Bernie, check ben ton Grand Prix.


[1] «Bahreïn: le grand prix de F1 se tient malgré manifestations et polémique», Courrier international, http://www.courrierinternational.com/depeche/newsmlmmd.83d7e2e29a071c84e21ab34a1aea4f7b.81.xml (page consulté le 11 juin 2012).

dimanche 3 juin 2012

Un brasier pour Winston (et l'indifférence pour Julia)


     Tassés dans un coin, un petit espace si restreint, nous sommes tous des Winston tentant d'échapper, un centimètre à la fois, au regard que Big Brother porte sur nous. Le magma  de la télévision bouillonne ton cerveau déjà endolori du bourdonnement des hélicoptères tandis qu’ailleurs la beauté est simplement vraie. Tu ouvres un livre. L'Art est la prostituée de la culture (post)moderne. On se s'imprègne pas d'une oeuvre : on la consomme. Le divertissement est l'Art réduit à ses impératifs économiques. Les mots ne défilent pas à hauteur du tumulte d’images, ta pensée se noit. La mélopée de la publicité. Au-dehors, le Spectacle de notre déchéance. En rappel tous les soirs jusqu’à la victoire.
 
     Tes paupières sont lourdes, tellement lourdes, si lourdes. Lentement, tu commences à percevoir le son des vagues vagabondes venant se briser sur le roc saillant de la falaise. Le vent te porte le son de la mer agitée et les feuilles graciées d'automne. Tu plonges.
     Dans la lutte, belle comme un péché véniel. On l’aime comme on souffle une chandelle, quand elle résite dans ses dernières volutes dansantes à l’inexistence malheureuse, à la pacification délirante. Tu opines : vive l'amour, vive la paix...Mais tu renchéris : vive la vie, vive l'Anarchie. Car tu as vécu les méandres de la misère cruelle et vu les blessures que portent les damnés de la rue. Toi aussi il a fallu que tu fuis les sirènes et te réfugis dans l’ombre où l’on t’as laissé. Las des contrôles, des fouilles et des cellules; meurtri des coups et des humiliations. Revenchard car altruiste. Ton leg apatride contre vents et aliénation.

      Tout est noir. Soudain, une lumière au loin. Ça brûle : une flamme rougeoyante danse au goulot d'une bouteille. Lance-là ! Voilà, sur la silhouette là-bas. Tu la distingues à peine, elle est indistincte et informe. Le son rythmé de ses pas éveille une acuité révélatrice : c’est la marche de Rome à Montréal; le pas de l’oie de la milice. Ils avancent. Ils ordonnent. Ils bougent. La brume se dissipe, tu y vois clair. L’un d’eux s’improvise avant-garde. Son contour est droit, rigide, presque robotique. Son arme le précède. Un casque luit aux nouvelles lueurs que tu as fait fondre dans la nuit. Oui ! Voilà l'ennemi !
Les flammes plongent sur lui et l'enveloppent dans une étreinte sans amour. La silhouette tombe et se démasque. Un flic de moins dans ta tête.

      Maintenant revient. Mettons fin aux réminiscences du vieil ordre. Révélons la vacuité de leur monde. Pour que nous bâtissions le nôtre sur le cadavre roide de la hiérarchie.