mardi 12 juin 2012

Le temps des oranges bleues

(Cet article est paru dans l'édition juillet-aout du journal Le Couac)

La grève est étudiante mais la lutte est populaire. Il est rare de voir un slogan se concrétiser autant que celui-ci. Alors que les chroniqueurs «de la classe moyenne», Pratte et consorts, s’étonnent et s’indignent de l’incivilité grandissante de leurs voisins et voisines, c’est un éveil nouveau –et par le fait même un peu maladroit– qui se produit dans la société québécoise. Bien habitué.es aux paradoxes (que l'on pense à l'oxymoron de la fameuse révolution tranquille), nous avons vu l’émergence d’une solidarité entre dépossédé.es du système marchand tandis que se manifestaient ce qu’il est désormais convenu de nommer les «paciflics», porteurs d’une abjecte collaboration avec la milice porcine policière pour plaire à une image publique fantasmée, sous la férule des conglomérats médiatiques ; nous avons vu ressortir les fleurdelisés épinglés d’un carré rouge dans un entrecroisement improbable d’une création de Duplessis et d’un combat mené à l’encontre de ses héritiers au pouvoir ; on nous a accusé d’intimidation alors que nos compagnons et compagnes dans les tranchées font face aux armes potentiellement létales maniées par des assassins sociopathes protégés par l’ensemble des rapaces, de gauche comme de droite, trônant au parlement, dans les salles de rédaction, dans les palais de justice, dans les conseils d’administration, jusqu’aux rectorats, tous et toutes au service de l’ordre social dominant. Alors qu’après plus de quatre mois de lutte les médias de masse font preuve d’une ignorance désolante des concepts de démocratie directe et d’organisation horizontale, dans une démonstration époustouflante de l’emprise de la hiérarchie dans l’ordre social, et persistent à marginaliser et stigmatiser les anticapitalistes et leur discours plutôt qu’à faire ce qu’on aurait cru être du journalisme élémentaire : informer sans biais, n’eût été de la misère intellectuelle des journaleux qui ne s’abreuvent qu’aux communiqués de la police et l’étroitesse de leur vision du monde qui n’accorde à la globalité des idées qu’une étiquette d’utopie, quand ce n’est de cesse de les déformer.

Le fossé idéologique qui nous sépare n’a jamais été plus évident que lors de la fin de semaine du Grand Prix de Formule 1 : un événement privé généreusement subventionné par les fonds publics organisé par un admirateur d’Hitler et de l’«efficacité» des dictatures, qui fait rouler l'industrie de la prostitution et le tourisme sexuel; un événement polluant et hautement sexiste qui dérange les résidant.es de Montréal et engorge toute la ville –la «prend en otage» bien plus que n’ont su le faire les manifestations. Un événement que connaissent bien les Bahreïnis, eux qui l’ont baptisé «la Formule du sang», loin de ce que le roi Hamad Ben Issa Al-Khalifa assure être «l'esprit communautaire de fête que la Formule 1 représente[1]», des paroles que l’on croirait provenir d’un ministre québécois. Là-bas, la clique d'organisateurs du show de boucane n'a pas sourcillé devant les morts, tués sous les balles des flics et de l’armée. Mais il faut dire que le Grand Prix de Bahreïn rapporte, et beaucoup. Pour Bernie et ses amis, l’argent vaut plus que le sang. Ce qui devrait nous inquiéter particulièrement, c’est que parmi les amis de Bernie se trouvent les dirigeants du Québec et du Canada. 

En se drapant dans les atours de la charité (fiscale), la charogne capitaliste voulait jouer la carte de la vertu en faisant parler leurs ventriloques des médias, mais c’était sans compter l’ébullition de la rue qui n’a pas laissé les crosseurs se cacher derrière les enfants malades de Ste-Justine. Bachand a bien essayé piteusement, mais c’est dur de justifier ainsi le délire cacophonique des chars bariolés et des pourritures qui vont avec, quand pendant toute la fin de semaine des flics béotiens érigeaient des blocus dans la métropole comme s’ils étaient à Gaza; fouillant et arrêtant arbitrairement les jeunes et les détenteurs de carrés rouges, à deux pas des bannières publicitaires de LG. À la télé un des flics (c’est dur de les distinguer des journalistes) disait faire du profilage «criminel» et non politique. Considérer qu’être jeune ou porter du rouge (et du noir) c’est être un criminel potentiel...est exactement ce qu’on appelle du profilage politique. Mais on ne demande pas aux flics d’être intelligents, on attend d’eux qu’ils vargent. Et ils font de la bonne job.
 J’en discutais avec Steve l’autre jour en buvant un café au Touski. «Que les bouffons s'étouffent dans leur champagne, et on donnera les corps des flics aux hôpitaux pour les transferts d'organes. Nous aussi on sait faire des activités caritatives», m’a-t-il balancé avec hargne et courage (parce qu’il en faut ces temps-ci pour afficher publiquement son opinion à Montréal). 

Steve est comme ça. Quand il s’est fait dire que s’il n’était pas content il aurait dû se lever...pour aller voter, il a répondu : «je trouve toujours ironique quand on me dit que l'abstention c'est l'inertie, alors qu'aller voter c'est volontairement se taire sauf une journée aux cinq ans. Et encore ! Cette parole unique se résume à...une croix. Qu'on ne s'étonne pas après qu'on donne le jour à une génération muette et analphabète.»
Néanmoins, dans les polyvalentes, les jeunes s’organisent, s’informent et débattent de ce qui les touche, peu importe ce qu’en pensent les chroniqueurs patentés de La Presse et de Québécor.  Il ne peut être que revigorant et rassurant de voir la jeunesse adolescente se rebeller ainsi à l’encontre de ses garde-chiourme, petit clique toute-puissante qui entretient la ténacité de réflexes cléricaux hérités de leurs fonctions. Il est inquiétant de constater que l’on semble confondre chez les administrations scolaires la production industrielle de cerveaux disciplinés et l’éducation. La volonté de s’instruire s’est dissoute dans l’imposition de cadences de travail, des impératifs de production, de la division mécanique du travail. C’est de l’usinage que l’on pratique dans nos écoles ; le parcours scolaire au secondaire ressemble plus à un plan quinquennal stalinien qu’à une démarche de découverte des savoirs, d’apprentissage libre et volontaire des connaissances humaines. La lutte pour l’éducation va au-delà de la gratuité scolaire.

Quand on sera en prison, ce sera à cette jeunesse dépoussiérée de continuer nos luttes. Pis ce jour-là, Bernie, check ben ton Grand Prix.


[1] «Bahreïn: le grand prix de F1 se tient malgré manifestations et polémique», Courrier international, http://www.courrierinternational.com/depeche/newsmlmmd.83d7e2e29a071c84e21ab34a1aea4f7b.81.xml (page consulté le 11 juin 2012).

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