jeudi 31 octobre 2013

Sous le ciel de Bordeaux

Il existe plusieurs règles en prison. Elles se résument la plupart du temps à une question de respect – valeur sacrée entre toutes ici chez les prisonniers. La plus nébuleuse d'entre elles est sans doute l'interdiction formelle de siffler. D'ailleurs, un avertissement suffit à vous couper le sifflet. Les raisons à cette censure diffère à chaque prison : tandis qu'à Maplehurst, en Ontario, on nous expliquais que seuls les êtres libres que sont les oiseaux peuvent laisser entendre leurs chants jusqu'au delà des murs barbelés, à Bordeaux il s'agit plutôt d'un hommage silencieux aux pendus d'autrefois qui ponctuaient de leurs sifflements leurs dernières marches vers l'échafaud qui trône encore dans l'enceinte.

Ici, tous s'improvisent apprentis-bureaucrates, à décortiquer les calculs de leurs peines : nos vies se fractionnent en sixième, tiers et deux-tiers. Ils y vont de leur propre pronostic sur l'admissibilité d'untel à l'égard de critères qui ne sont jamais au fond que relatifs et arbitraires. C'est la coutume de blaguer quand l'un d'entre nous «passe date» avant la péremption des berlingots de lait que l'on reçoit gracieusement au repas – et tant pis pour les vegans. Il faut les voir, les derniers jours, à marcher de long en large dans notre petite wing – capacité de 16, nous sommes 26 avec les détenus temporaires – pour pleinement saisir la fébrilité douloureuse d'un homme encagé.

La prison est un ensemble complexe de règlements et protocoles qui rapidement, si ignorées ou incomprises, peuvent faire vivre un enfer aux nouveaux venus. Grâce à la surpopulation carcérale, les autorités ont trouvé un mobile à l'institution d'un régime de castes parmi les prisonniers. Au bas de l'échelle se trouvent les «dodos», ceux qui retournent dans une salle-dortoir d'une trentaine de lits superposés, les temporaires qui squattent la wing; plus haut sont les réguliers qui possèdent une cellule et donc des droits que n'ont pas les dodos, invités sinon intrus dans la wing; enfin, parmi les réguliers sont choisis ou imposés les membres du comité, de président au représentant auprès des screws – ce dernier et ses aides sont par ailleurs payés pour les services de repas ainsi que le ménage général du bloc cellulaire, quand ces tâches ne sont pas refilées aux dodos. Les travailleurs, quant à eux, ont une structure semblable mais forment une classe à part. Le salaire de base est de 12$ par semaine, mais certains postes – souvent obtenus par cumul – augmentent le revenu suite au départ à la «retraite» d'autres prisonniers. Bien sûr, certains blocs du secteur peuvent différer dans leurs pratiques : meilleure répartition des droits avec les dodos ou au contraire une vie plus dure pour ceux-ci sous des comités tyranniques et populeux, par exemple dans les blocs contrôlés par les gangs de rue. Dans tous les cas, la position de dodo est particulièrement difficile à vivre. On m'a raconté que le record local s'élevait à pas moins de 27 jours dans cette situation. Quoi qu'il en soit, la réaction naturelle et qu'il m'est difficile à admettre est d'espérer avoir la «belle vie» des réguliers – car c'est bien là un renversement de perspective où avoir une cellule ou le «privilège» de travailler revient à faire du «bon temps». J'ai mal à mon anarchisme.

La prison est véritablement l'antithèse exacte du monde que veulent les anarchistes – un monde de solidarité, d'entraide, de coopération volontaire, d'égalité et de liberté. La prison, c'est aussi l'apothéose de cette société profondément débile et malsaine. «Toronto will never be the same», disait la procureure de la Couronne lors du prononcé de ma sentence. Rien n'aurait pu davantage que la prison me faire réaliser l'ampleur colossale de la tâche qu'il nous reste à abattre. «Une université dans une société capitaliste, c'est comme une bibliothèque en prison», clamait une bannière anarchiste durant la grève étudiante de 2012. Ici, on a 20 minutes pour aller à la bibliothèque et en revenir, une fois par semaine si on nous l'y autorise.

Il y aurait tant de choses à dire encore; tant d'histoires à raconter, mais je dois me trouver une cellule pour le prochain deadlock.

lundi 25 mars 2013

DaDa visité par les éditions Sabotart



Sabotart réédite Raoul Hausmann, increvable dadaïste


Montréal, le 25 mars 2013 – Sabotart lance le 28 mars Considérations objectives sur le rôle du dadaïsme suivi de Hourra! Hourra! Hourra!, la toute première édition au Québec des textes du dadaïste Raoul Hausmann. La charge critique de ces textes illustrés par l’auteur montre toute la pertinence et l’originalité de ses salves, encore aujourd’hui. Le lancement aura lieu à la Casa del popolo, dès 18h.

Les œuvres littéraires, sculpturales, picturales et photographiques de Raoul Hausmann participent à cette confusion entre les arts, les techniques et les genres qui, par l’utilisation de matériaux inusités et ses agencements originaux, vient développer une communication singulière, associant dans la dissociation. Cofondateur, avec Richard Huelsenbeck, du Club DaDa de Berlin en 1917, Hausmann multiplie les collaborations fructueuses avec bon nombre d’artistes d’avant-garde du début du siècle, dont Hans Richter, Kurt Schwitters, Max Ernst, Laszlo Moholy-Nagy et sa compagne Hannah Höch. Taxé d’ « artiste dégénéré » par Hitler, il s’exile en France, où il poursuivra ses activités créatives jusqu’à sa mort en 1971. Par ses poèmes, ses happenings, ses photographies et ses assemblages divers, Hausmann s’est imposé comme un artiste-phare dont la radicalité et l’originalité demeurent des plus pertinentes aujourd’hui.

Polémiste redoutable et impétueux, Hausmann participe à plusieurs revues avant-gardistes avec ses collages et ses textes critiques sulfureux. C’est en 1920 que sera publié pour la première fois Objective Betrachtung der Rolle des Dadaismus, texte parmi les plus radicaux à avoir émergé du mouvement DADA. Bijou d’impolitesse et d’antinationalisme, Hourra! Hourra! Hourra!, réédité pour la première fois en Amérique du Nord, constitue une suite de douze satyres politiques constituant une critique acerbe d’une mentalité conservatrice qui, à certains égards, n’est pas si loin du populisme réactionnaire si répandu dans le Québec contemporain. Les deux textes réédités par Sabotart sont accompagnés d’illustrations de l’auteur qui témoignent d’une imagerie propre chargée d’absurde et de dérision.

Sabotart, maison d’édition artisanale fondée en 2006, est vouée à la littérature, à la théorie esthétique et aux arts visuels. Elle opère à partir d’une position critique libertaire, et s’organise sur un mode autogéré dans lequel les auteur-e-s collaborent activement au processus d’édition. Elle compte près d’une dizaine de publications à son actif, notamment Histoire du mouvement étudiant de 1983 à 2006 de Benoît Lacoursière (2007), Brèches de Raphaël Hubert (2012) et La joie de la révolution, de Ken Knabb (2008), qui demeure à ce jour la seule publication canadienne du traducteur américain de Guy Debord.

Le lancement aura lieu le jeudi 28 mars prochain, à la Casa del popolo (4873 St-Laurent), à partir de18h.

mercredi 2 janvier 2013

Anna, les cônes et la Révolution



L'entrevue d'une anarchiste dans le journal Le Soleil récemment en a choqué plusieurs. Celle-ci faisant suite à un reportage merdique (on s'y attendait) de Radio-Canada sur les radicaux de la grève étudiante. (Enquête : radicaux libres). Pourquoi participer à un tel cirque ? Si c'est pour diffuser nos idées ou nous expliquer de nos actes, pourquoi ne pas choisir d'approcher les médias alternatifs plutôt que de se laisser utiliser par les médias de masse ?

La récente grève étudiante prolongée a certes suscitée de nombreux cas de «new-born activists» qui se déclarent anarchistes, que ce soit pas conviction ou par sensibilité -- car on peut très bien se dire anarchiste sans visiter tous les classiques, comme pour y chercher une imprimatur post-mortem à nos desseins. Bon an mal an, ces personnes devront explorer l'anarchisme dans ses déclinaisons théoriques un jour, aussi bien qu'elles l'auront fait dans la rue en s'y organisant tactiquement. Ce que l'auteur(e) taxe très légèrement de romantisme révolutionnaire, ce n'est que l'expression d'une rage que ne peuvent contenir les centaines de pages d'un livre de Kropotkine; c'est le vécu quotidien d'une oppression bien réelle, ici et maintenant : ce n'est pas l'image d'un flic te tirant une balle dans l'oeil, c'est la douleur quand elle te perce la rétine. Casser des fenêtres et entraver la marche des policiers -- «brasser des gros cônes oranges», comme le méprise l'auteur(e) -- n'est peut-être pas la stratégie révolutionnaire issue des grands esprits du XIXe siècle, et ne mènera probablement pas à la grande révolution mythifiée, mais garde très certainement l'esprit de révolte aiguisé et perturbe, ne serait-ce qu'à titre symbolique, la bonne marche des affaires dans la métropole économique.

La question essentielle qui se pose à la lecture de ce texte ne m'apparait qu'être l'intention de l'auteur(e) : veut-il ou elle prendre ses distances avec la tactique urbaine d'action directe des groupes affinitaires, défendre les «macro-actions» de perturbation économique de l'organisation centrale («de l'ASSÉ»), ou simplement remettre à sa place une jeune anarchiste encore reluisante de liquide amniotique ? Auquel cas étaient-ce les meilleurs arguments, la plus pertinente rhétorique à utiliser ?