vendredi 1 août 2014

Bazar et prisons

Je marchai tranquillement en lorgnant les magnifiques nuages noirs au-dessus de ma tête lorsque je vis du coin de l’œil un bazar. J'aime ces endroits où tout s'accumulent dans les coins. Tellement, en fait, que ça donne l'impression qu'il n'y a que ça à l'intérieur, des coins. Bazaar est aussi le titre (traduit) d'un livre de Stephen King que j'affectionne. C'est l'atmosphère, semblable à ce livre qui m'enveloppe sereinement, qui me prend dans les souvenirs, surprend ma nostalgie. Hey, même le film n'a pas été le navet absolu que sa génétique prédisposait à devenir. (Défi : une soirée-marathon de la filmographie tirée des livres et nouvelles de King). C'est aussi dans cette boutique que j'ai finalement déniché un petit livre plutôt rare que je cherchais partout ailleurs depuis quelque temps. C'est aussi là-bas que je me suis réfugié lorsque le ciel a décidé de noyer sa peine sur moi. En feuilletant çà et là, peu convaincu, nonchalant, je découvris autre chose que je crois tout aussi rare et précieux : un numéro spécial du magazine québécois de photographies Ovo portant sur les prisons. Au début, perplexe, je ne fis que faire défiler les pages, tombant manifestement sur plusieurs photographies et peu de texte. Les photos, c'est pas mon genre. J'aime les images, mais je les préfère en mouvement, 24 à la seconde. Puis, voilà que je passai à une section texte. Pas grand chose, quelques (grandes) pages. Mais mes yeux se portèrent sur l'introduction, et mon corps se figea de concentration. J'avais trouvé quelque chose d'intéressant. Puis j'ai lu davantage. Et j'ai aimé.
J'ai cherché un peu sur le net pour savoir d'où venait cet ovni, mais je n'ai pas découvert vraiment autre chose que la nature du magazine, sa spécialisation formelle. Le Devoir m'apprend dans un article-hommage à l'une des artisanes du numéro, qu'il s'agit du «plus célèbre magazine d’art dédié à la photographie au Québec». Eh ben. En tout cas c'est un vieux numéro, 1977 tout de même. Avec un message qui, décidément, doit être répété souvent, inlassablement... Jusqu'à la victoire.

Voici, tout «fraichement» sorti du bazar, le texte en question.
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 Denyse Gérin-Lajoie et al., «Introduction» in Les prisons, éd. du magazine OVO, Montréal, 1977.

Vivre dans la dignité et le respect de soi est un besoin fondamental de tout être vivant et pensant. Pourtant, aujourd'hui même, des hommes, des femmes et des enfants pourrissent enfermés dans des maisons de détention où les conditions de vie sont intolérables et inadmissibles. Sous le couvert de la «protection» de la société, des gens sont séquestrés et enrégimentés dans un climat de vie où règnent des valeurs morales et sociales rétrogrades qui n'ont pas évolué depuis la naissance des prisons, et dont la mentalité brutale, dépassée et sans amour, ne peut d'aucune façon favoriser le retour en société ni un quelconque épanouissement.

La prison est le lieu où sont entassés les soi-disant «malfaiteurs» de la société, ceux qui, consciemment ou inconsciemment, refusent, en se défendant à leur façon, les inégalités dont ils sont les victimes dans un système socio-économique axé sur le profit et la consommation; mais la prison n'est pas seulement un lieu physique de détention, elle est aussi un lieu où toutes les formes d'asservissement et d'oppression les plus subtiles se déchaînent. Après avoir dépossédé le détenu de tout, – famille, amis, biens personnels, droits naturels et droits civiques – c'est à son corps que l'on s'attaque en le lui interdisant, à travers toutes les tortures mentales et physiques qu'on lui fait subir, et les privations sexuelles qu'on lui impose. Il est suffisamment pénible pour un citoyen de perdre le droit de circuler librement dans la société sans ajouter à cette punition d'autres sanctions plus inhumaines les unes que les autres, et qui, tout compte fait, ne servent qu'un seul objectif qui est celui de l'avilir à l'état de bête de somme, l'endommageant dans le plus profond de son individualité et de son intégrité. Réduire des êtres humains à l'aliénation totale et au désespoir est un crime, et pourtant c'est ce que cautionnent nos gouvernements, dans les prisons aussi bien que dans les usines, les hôpitaux, les écoles... Il est inacceptable que des gens vivent sous la domination d'une administration pénitentiaire à qui l'État accorde des pouvoirs d'ordre dictatorial donnant libre cours à l'arbitraire ainsi qu'à des mesures discrétionnaires et punitives.

Derrière ces murs hérétiques les détenus vivent constamment sous le règne d'interdits, ils ne s'appartiennent plus et ce qu'on attend d'eux c'est qu'ils «collaborent» pour obtenir leur libération conditionnelle. Le prix à payer : c'est le renoncement à soi, c'est ne plus exister, c'est abdiquer.

Il faut voir toute la violence «légalisée», visible et invisible, exercée sir les détenus dans nos prisons. Ses effets sont néfastes et ne peuvent qu'engendrer davantage de violence que la classe au pouvoir contrôle et utilise dans le but d'influencer l'opinion publique en créant l'Image du prisonnier dangereux, brutal et sans cœur, qu'il faut tenir à l'écart en encagé.

Lorsque, pour la première fois au Québec, les détenus de deux pénitenciers à sécurité maximum, St-Vincent-de-Paul et l'Institut Archambault, ont collectivement fait preuve d'un immense courage et d'une grande lucidité en forçant la médiation par le biais d'une grève pacifique du travail pour faire valoir leurs revendications, ils ont fait tomber le mythe de leur «dangerosité», et cela malgré les provocations dont ils ont été victimes pendant toute la durée de la grève. Ils ont, par leur lutte «non-violente», miné la raison d'être de leurs gardiens et par le fait même mis en lumière toute l’infrastructure qui justifie l'existence du système pénitentiaire, c'est-à-dire, le rôle économique et politique de ce système dans une société capitaliste où les prisons sont utilisées comme un moyen, entre autres, d’oppression et de répression par la classe dominante afin d'exploiter et de contrôler davantage la classe ouvrière.

On est en droit de se poser la question : à quand l'abolition de la prison? Et ce sous toutes ses formes, même mitigées : prisons sans barreaux, internement dans des camps, liberté surveillée... Et si nous laissons indéfiniment cette responsabilité à nos solliciteurs généraux et à nos ministres de la justice, est-ce par ignorance ou par complicité?